Du 1er au 4 novembre 2009, plusieurs membres des Amis de la Fondation pour la Mémoire
de la Déportation se sont rendus en Pologne à l'occasion d'un voyage pédagogique organisé par la LICRA - Section Périgueux Dordogne. Ouvert à tout type de public,
quelle que soit sa confession, quel que soit son lien avec l'univers des camps, ce voyage était centré sur la découverte du camp d'Auschwitz-Birkenau, ancré dans nos esprits
comme le camp symbole de la Solution finale, à laquelle était associée la visite du terrible camp de Majdanek, situé à proximité de la ville de Lublin. Plusieurs d'entre nous
vivraient là leur première expérience sur le terrain même des exactions nazies, touchés par des sentiments forts, éprouvants même, à des années-lumière de ce que l'on peut ressentir à la lecture
d'un livre ou au visionnage d'un film. Nous étions préparés à cette "épreuve", mais personne n'avait anticipé la déferlante qui allait balayer nos consciences.
La richesse de ce voyage tenait à la présence dans le groupe, de témoins de cette période tragique. Le message en fut d'autant plus fort qu'à travers les mots et les larmes de ceux qui
racontaient, nous pûmes tous percevoir la souffrance des vies massacrées en ces lieux, celle du pére de Madame Betty Wieder, assassiné à Majdanek, ou celle des nombreux
proches de Madame Olga Auber, exterminés à Auschwitz et dans tant d'autres camps. Parmi nous également, se trouvaient quelques adolescents, dont l'un des gagnants en
Dordogne du Concours de la Résistance et de la Déportation. Témoignant d'un intérêt et d'une présence constante tout au long du séjour, ils portent en eux dorénavant une mémoire douloureuse mais
fondamentale pour l'avenir. Il est tout à fait remarquable d'ailleurs d'observer le succés d'une telle formule. Emmener quelques jeunes, choisis pour leur motivation affirmée et mélangés à des
adultes eux aussi concernés, permit d'entretenir l'attention et l'émotion de tout le groupe. Plongés dans un univers visiblement deshumanisé, les visiteurs parvinrent par leur présence
obstinée à dépasser ce sentiment vertigineux, en redonnant un visage aux matricules oubliés, en partageant ces lieux avec leurs silhouettes invisibles. Serons-nous capables à
présent de porter le message du "Plus jamais ça", et d'extraire de cette expérience un message d'espoir et de vie ? Serons-nous capables d'avancer vers l'idée d'un Homme meilleur ?
3 Novembre 2009 - Camp de Birkenau - Dépot de gerbe et recueillement.
Parmi nous se trouvait donc Olga Auber, invitée en tant que témoin lors de notre journée de formation consacrée aux enfants cachés le 21 octobre. A l'occasion de
ce séjour polonais, elle est revenue avec émotion sur les pas d'une partie de sa famille, qui d'origine tchécoslovaque, périt à Auschwitz, Terezin et ailleurs. A travers son regard,
nous partageons la prise de conscience d'une vérité indicible. Là-bas, tout lui parlait: la brique des murs, le cuir des chaussures, le froid dans les baraques, la nuit sur les rails.
Mais là-bas, nulle place pour baisser les bras. Nulle place pour le désespoir. Quand se souvenir signifie renaître. Quand se souvenir signifie lutter. Voici son émouvant témoignage, présenté
sous le titre:
VOYAGE AU BOUT DE LA MEMOIRE.
" Peu de jours, mais si lourds.
Pourtant, les jolis bois de bouleaux rutilent dans les roux de l’automne. Des maisonnettes, souvent pauvres, s’habillent de couleurs vives. Le
paysage a des tendresses de verdure. Les grands cimetières illuminent la nuit de leurs milliers de bougies multicolores. C’est la Toussaint en Pologne. Il fait déjà froid, malgré le soleil et le
ciel qui nous couvre de son œil bleu. Sophie, notre guide, dit que ce sont les anges qui nous accompagnent.
Les anges…
Là où nous allons, les anges ont disparu. Mais un dôme de plomb sur un
abîme de cendres, mais des nuits barbelées, mais des bouches de feu, mais des balles qui sifflent pendant des heures, des chemins de larmes, des traces à l’envers de vies tordues, mordues,
perdues… Majdanek, tes oiseaux noirs dans le silence qui pince encore plus que le froid. Un silence résonnant comme un immense
cri.
Sur la route de l’enfer, voici Oświecim. Parce que les barbares nazis ne pouvaient pas (ou ne voulaient pas) prononcer ce nom en polonais, ils en ont fait une traduction d’une sinistre et
démoniaque ironie : Auschwitz. Définition du dictionnaire : aus-schwitzen- verbe allemand qui signifie : faire sortir à force de suer. Tout un
programme !
Auschwitz, l’usine de mort, s’est vite agrandie : Birkenau (Brzezinka). Des kilomètres de griffes
noires en rangs serrés (qui furent électrifiées) : paysage raturé, grillagé, meurtri. Des baraquements à perte de vue, dont la plupart sont à présent détruits, comme ces fours crématoires
que les criminels ont voulu faire disparaître. Quatre heures durant nous marcherons dans le souvenir de l’incroyable, de l’inimaginable horreur. Notre guide du camp, Dorota, n’oubliera rien. Elle
nous dira tout sur les conditions non pas « de vie» mais de survie : le froid, la faim, la peur à chaque infime seconde, les maladies, les poux et autres vermines, les rats, les
sévices, les avilissements, les humiliations, les tortures, les mises à mort.
Défileront devant nos yeux les tonnes de cheveux de femmes, les pauvres valises vidées, les montagnes de chaussures, les
photos dont les noms sont à tout jamais perdus. Les enfants torturés par le fou Mengele. Une telle
organisation méthodique dans la destruction d’un peuple dépasse l’entendement.
Les Juifs ont plus que payé le tribut de la souffrance. Mais les
Polonais, eux aussi, envahis, déchirés entre deux puissances avides de les soumettre, tyrannisés, expulsés, privés de leurs biens les plus élémentaires.
Souffrances, pourquoi ?
Souffrances, encore et toujours ?
Incompréhensible.
Les films, les documentaires, les reportages, les récits, les photos, oui. C’est bien. Très bien. Mais il faut être là-bas, sur place, pour commencer à entrevoir l’innommable réalité. Et encore,
nous, on a chaud, on a le ventre plein, on va s’en retourner chez nous, bien tranquilles.
Non.
Plus jamais bien tranquilles.
C’est quelque chose qui heurte le principe même de la
vie.
On ne revient pas indemne d’un tel
voyage.
Peu de jours mais si lourds.
Soixante dix ans après, je suis en vie. J’ai fait ce pèlerinage pour
rendre hommage à ceux de ma famille tchèque disparus dans ce gouffre immonde.
Oui, je sais qui je suis et je suis en vie.
Jeunes gens et jeunes filles, puissiez-vous crier haut et fort contre
l’injustice, contre la haine de l’autre, contre les massacres de toute sorte (Darfour, Tibet, Afghanistan, Indiens d’Amérique du Nord, d’Amazonie, Traite des Noirs, Kurdes, Tchétchénie, Cambodge,
Arménie, Rwanda … et la liste est encore longue !).
Allez voir les anciens, faites-les parler, recueillez ce qu’ils cachent
au plus profond de leur âme. Nous témoignerons pour vous. Nous vous soutiendrons.
Les bois de bouleaux sont encore plus lumineux sous le soleil
d’automne."
Olga Charlotte AUBER
Le 9 novembre 2009.
[ Nos plus vifs remerciements à Betty et Marcel Wieder, président et
secrétaire général de la LICRA section Périgueux Dordogne qui nous ont choyés et entourés de leur généreuse présence. Ainsi qu’à nos chaleureuses et
bienveillantes guides : Zofia , szatan et
dorota kuczynśka.
Contact LICRA - section Périgueux Dordogne: 6, allée d'Aquitaine - 24000 Périgueux - Tel: 06 99 76 62 35 - licra.perigueuxdordogne@orange.fr ]
Née le 30 mai 1932 à Paris XIIème, Olga
Auber est une pure autodidacte. Dès les années 59-60, ses poèmes sont lus dans l’émission
d’André Beucler « Le Bureau de Poésie » par Simone
Cendrars et par Germaine Montero. En 1964 « Les Nouveaux Cahiers de Jeunesse » et
« Le Journal des Poètes » (Pierre-Louis FLOUQUET), en 1973 « Poésie 1 », « Poètes du Premier Grand Concours » présentés par Max-Pol FOUCHET, en 1978 « Les
Cahiers de Saint-Germain-des-Prés » lui ouvrent leurs pages. En 1965, elle obtient un prix au Concours National de Poésie de la Maison de la Culture de Saint-Maur-des-Fossés.
Résidant à présent en Charente Maritime, elle voit
son parcours poétique parsemé de plusieurs consécrations: 1er prix de poésie
libre décerné par « La Saintonge Littéraire » pour le poème « Talmont » (2006), 1er prix de poésie féminine par l’association « Les Amis de Thalie » pour
le poème « L’Ami » (2008) ainsi que des prix délivrés par l’Association « Terpsichore » pour le poème « Terre Courroucée » et par l’Association
« Flammes Vives » pour le poème « On peut ouvrir la solitude ». Elle a publié en 2007 le recueil "Dérive des Rêves".
Enfin, Olga a rédigé la première partie
de ses mémoires, de la naissance de son père (1890) à l’année 1945 sous le titre « La petite juive qui n’en savait rien ». Le destin d'une petite fille, enfant cachée sous
l'occupation, issue d'une famille d'origine tchécoslovaque immigrée en France pour échapper aux persécutions (En attente d’un éditeur).
Derniers Commentaires